Des hypomnemata Facebook ?

Comme j’entends régulièrement des amis qui s’enquièrent de ma santé mentale – et je les en remercie – au motif de ma propension à converser avec moi-même sous mes posts Facebook, je commence par les rassurer : oui, je suis bien cintré, et ça continuerait même si je ne postais pas sur Facebook – d’ailleurs, ça date de bien avant les réseaux sociaux.

Pour en dire un peu plus :
– Si parler à soi-même est signe d’anormalité mentale, je me réjouis de ne pas être normal. Même si le terme « neurotypique » désigne mieux ce que je crois ne pas être.
– N’ayant jamais souscrit à l’unicité de mon « self », il faut bien que ses multiples instances trouvent une tribune pour débattre.
– L’école de sociologie de Chicago a observé vers 1920 l’usage du soliloque par les clients esseulés des dancings comme bouteille à la mer pour entamer une discussion avec autrui.
– Ma démarche d’éditorialisation de moi-même est le contraire d’une dérive incontrôlée : c’est un projet mûrement réfléchi que je vais détailler maintenant.

Les mots qui suivent sont extraits de mon mémoire de recherche au Celsa, en 2017. Ils donnent les principes d’un usage des réseaux sociaux pour dépasser le simple flux, et faire collection, donc stock, selon un principe fondateur de la médiologie (science de la transmission) par Régis Debray. Mes sources sont les travaux de Michel Foucault, Victor Petit, et le site Ars Industrialis.

Le concept-clé est celui d’hypomnémata, ou hypomnema. On peut les voir comme des notes personnelles ou un journal de recherche. Le concept remonte à Platon et à ses questionnements sur l’écrit et les différentes formes de mémoire : mnèmè et anamnèsis.

Les hypomnémata sont les objets engendrés par l’hypomnesis, c’est-à-dire par l’artificialisation et l’extériorisation technique de la mémoire. Ce sont les supports artificiels de la mémoire sous toutes leurs formes : de l’os incisé préhistorique au lecteur MP3, en passant par l’écriture de la Bible, l’imprimerie, la photographie, etc.

Les hypomnémata sont des techniques conçues pour permettre la production et la transmission de la mémoire, matérialisés par des supports extériorisés qui élargissent notre mémoire nerveuse. Toute individuation est indissociable de ces supports. La télévision, la radio, internet, en tant que mnémo-technologies sont de nouvelles formes d’hypomnémata qui appellent de nouvelles pratiques. Comprendre l’hypomnèse c’est comprendre que la mémoire (individuelle et sociale) n’est pas seulement dans les cerveaux mais entre eux, dans les artefacts.

Michel Foucault pensait les hypomnemata comme écriture de soi, comme une modalité de constitution de soi. Sans eux, le risque est grand de sombrer dans l’agitation de l’esprit, c’est à dire dans une instabilité de l’attention, qui empêche l’esprit de se constituer en propre. C’est ce que nous retrouvons dans le zapping d’aujourd’hui. . « L’écriture des hypomnemata, écrit Foucault, s’oppose à cet éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant “du passé’’, vers lequel il devient possible de faire retour et retraite ».

Pour Victor Petit « on peut douter que Facebook puisse être considéré comme un hypommêmata, parce que tel n’est pas son but, parce que le flux sans cesse renouvelé interdit de prêter attention aux traces passées, parce que l’identité numérique n’est pas étrangère à ce que les anciens nommaient stultitia (l’agitation de l’esprit, l’instabilité de l’attention) ».

Je me suis permis de remettre en cause cet apriori sur Facebook lié au fait – indéniable – que « tel n’est pas son but ». Je crois avec Michel de Certeau que si les dominés subissent les constructions culturelles des dominants, ils ont toujours su se les réapproprier via ce qu’il appelle du « bricolage » voire du « braconnage ».

Ainsi, j’ai choisi de bricoler des hypomnémata avec Facebook. Je résous le problème de la sauvegarde des objets numériques (sujet de départ de mon mémoire) car FB conserve avec un bon niveau de fiabilité l’historique de données sur plus de 10 ans maintenant (à condition de ne pas faire bannir son compte !). Mes notes les plus importantes (les citations de livres) sont archivées en triple, via un docx où je les copie-colle, et sur Babelio où je fais de même. Sans parler des post-it sur mes livres papier. Je fais ainsi coup double, car je prends le temps, comme ici, d’écrire d’abord mes commentaires « importants » sous Word, échappant à la fameuse stultitia : l’instabilité de l’attention.

J’appelle cette opération « butinage ». Elle permet, à la façon des abeilles, de constituer un butin de connaissances personnelles, tout en contribuant à la pollinisation, processus de partage (typique du 1+1 > 2) via les échanges de commentaires.

Pour faciliter l’accès ultérieur à mes posts, j’essaie (j’ai du retard à rattraper sur ce point) de lier 100% de ces posts à des images, afin de les classer par albums pour en faciliter l’accès ultérieur. Je transforme donc bien ainsi un flux en stock, comme le suggère Debray. Pas de moyen de regrouper les albums FB en sous-albums, mais je pense en éditer plus tard des cartographies. Sans parler des hashtags, que j’utilise très peu actuellement.

Le bénéfice de cette gestion de contenus, comparée à un blog plus malléable, est l’ajout de commentaires « arborescents », et surtout le dialogue avec ses amis Facebook. Car si mes premières tentatives de « café psycho » sous FB vers 2013-2015 ont été assez pathétiques, je garde l’espoir de tracer, avec le temps, un sillon pour que des « vrais » débats d’idées émergent autour de ces hypomnémata. Comme d’autres types d’échanges Facebook, car je ne suis pas le seul à tenter d’établir sur ce lieu vu comme mal famé un terrain d’échanges fertile et bienveillant (*).

Merci de m’avoir lu jusque-là, et prêt bien entendu à en discuter en commentaires !

(*) « 𝘑𝘢𝘥𝘪𝘴, 𝘢𝘶 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘥𝘶 𝘫𝘢𝘳𝘥𝘪𝘯 𝘲𝘶𝘦 𝘷𝘰𝘪𝘤𝘪,
𝘊’𝘦́𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘭𝘢 𝘻𝘰𝘯𝘦 𝘦𝘵 𝘵𝘰𝘶𝘵 𝘤𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘴’𝘦𝘯𝘴𝘶𝘪𝘵,
𝘋𝘦𝘴 𝘮𝘢𝘴𝘶𝘳𝘦𝘴, 𝘥𝘦𝘴 𝘵𝘢𝘶𝘥𝘪𝘴 𝘪𝘯𝘴𝘰𝘭𝘪𝘵𝘦𝘴,
𝘋𝘦𝘴 𝘳𝘶𝘪𝘯𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘳𝘰𝘮𝘢𝘪𝘯𝘦𝘴 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘶𝘯 𝘴𝘰𝘶.
𝘘𝘶𝘢𝘯𝘵 𝘢̀ 𝘭𝘢 𝘧𝘢𝘶𝘯𝘦 𝘩𝘢𝘣𝘪𝘵𝘢𝘯𝘵 𝘭𝘢̀-𝘥𝘦𝘴𝘴𝘰𝘶𝘴
𝘊’𝘦́𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘭𝘢 𝘧𝘪𝘯𝘦 𝘧𝘭𝘦𝘶𝘳, 𝘤’𝘦́𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘭’𝘦́𝘭𝘪𝘵𝘦. »
𝘎𝘦𝘰𝘳𝘨𝘦𝘴 𝘉𝘳𝘢𝘴𝘴𝘦𝘯𝘴 « 𝘓𝘢 𝘗𝘳𝘪𝘯𝘤𝘦𝘴𝘴𝘦 𝘌𝘵 𝘓𝘦 𝘊𝘳𝘰𝘲𝘶𝘦 𝘕𝘰𝘵𝘦𝘴 »

La table des matières de mes hypomnemata est ici :
https://www.facebook.com/photo?fbid=10223431304503608

Un autre auteur d’hypomnemata, lui aussi issu des SIC :
http://www.guidedesegares.info/tag/hypomnemata/

Pour une alternative à Audible ?

Ceux qui me connaissent savent que je suis un gros consommateur de livres audio : entre 2 et 4 livres par mois, sans compter les podcasts (je suis marathonien et je cours 25 heures par mois). J’ai commencé entre 2012 et 2016 avec ce qui existait en CD audio, que je transformais en mp3. J’ai accueilli l’arrivée d’Audible en France en 2016 avec le plaisir de découvrir un catalogue plus riche, que ce soit en français ou surtout en anglais, tout en me pinçant le nez à l’idée de contribuer à ce que je suis bien obligé d’énoncer comme un « empire du mal » : Amazon.

4 ans après, j’ai moi-même produit financièrement une série en podcast diffusée sur Audible. J’ai aussi « lu » en audio les livres de Thomas Piketty, Rutger Bregman ou Mona Chollet. Et cette contradiction entre ce que j’écoute et le support qui le véhicule me pèse de plus en plus.

Je suis preneur de toute initiative visant à contrer ce qui devient une forme de monopole : création d’un nouvel éditeur, contribution à un éditeur existant… Merci de me faire part de ce que vous connaissez sur le sujet si vous-même, d’une manière quelconque, êtes partie prenante sur le sujet.

PS : je ne conteste pas la qualité technique de l’offre Audible. Mais si vous vous amusez à comparer l’offre de « livres » audio en sciences humaines et sociales « crédibles » avec celle en développement personnel et en marketing/communication/coaching, vous aurez un aperçu du problème.

Pics of Joe Strummer running the London Marathon : theclash
Illustration : Joe Strummer, marathon de Londres (1981 ou 1983 ?)

Les hommes et la violence

Il faut faire évoluer les modèles sociaux et mentaux hérités de ce qu’on appelle le patriarcat, pas seulement parce qu’ils sont injustes, mais aussi parce qu’ils sont archaïques. Mon impression est que ces modèles, inculqués par les tenants de l’ordre social « historique » (en général les prêtres et les seigneurs) visaient au premier chef, non pas à asservir la femme à l’homme, mais à asservir chacun d’entre eux à une tâche spécifique : tenir la maison et élever les enfants pour les femmes, faire la guerre pour les hommes (le travail des champs pouvant être partagé entre les hommes et les femmes).

De là s’est développée (depuis Sparte, à ma connaissance), une culture de la violence et du risque chez l’homme, et une culture qu’on appelle depuis Carol Gilligan celle du « care » (soin) pour la femme. Elle pousse l’homme à systématiquement minimiser le danger, l’impact de la violence, de peur d’être considéré comme une « femmelette ». On pourrait l’appeler la culture du « héros ». D’où des comportements accidentogènes au volant (vitesse, alcool) (mais aussi dans les sports à risques) dont se glorifie celui qui les adopte, l’accident n’arrivant qu’à l’incompétent. Il n’est pas étonnant dès lors que les femmes victimes de violences ou d’agressions sexuelles se voient reprocher de l’avoir « cherché » : c’est le principe même de la culture guerrière de considérer que les perdants sont toujours, d’une façon ou d’une autre, responsables de leur situation.

Il est temps de comprendre que cette soi-disant culture du risque aveugle et de la violence n’est plus adaptée à nos époques qui prétendent rechercher la paix. Au contraire elle entretient une tension et une agressivité latente qui se déverse par toutes les ouvertures possibles : hooliganisme, violence routière, haine sur les réseaux sociaux… Cette culture du « care » qu’ont développé les femmes, ce n’est pas déviriliser les hommes que de la généraliser à tous.

J’attends vos commentaires pour préciser ce qui pourrait faire figure de lieu commun ou de naïveté, ou tout autre reproche que je suis tout à fait prêt à entendre sur ma proposition…

La condamnation de Sandra Muller dans l’affaire #BalanceTonPorc

Si vous voulez comme moi comprendre pourquoi Sandra Muller a été condamnée pour diffamation, allez voir cette excellente (comme toujours) analyse juridique par Maître Eolas  :

https://www.maitre-eolas.fr/post/2019/09/25/La-condamnation-de-Sandra-Muller-dans-l-affaire-BalanceTonPorc

J’ajoute mes propres interrogations dans les commentaires qui suivent ce post.

Hypomnemata et écriture de soi

[Citation d’Ars Industrialis : Michel Foucault, réfléchissant aux hypomnemata, compris comme supports de mémoire, les pensait comme écriture de soi, comme une modalité de constitution de soi. Sans ces hypomnemata, le risque est grand de sombrer dans l’agitation de l’esprit, c’est à dire dans une instabilité de l’attention, qui empêche l’esprit de se constituer en propre. C’est ce que nous retrouvons dans le zapping d’aujourd’hui. « L’écriture des hypomnemata, écrit Foucault, s’oppose à cet éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant en quelque sorte “du passé’’, vers lequel il est toujours possible de faire retour et retraite »]

Je pense en la matière que le premier besoin de l’humain du XXIème siècle est de retourner à l’hypomnemata (qu’il prenne la forme d’un Powerpoint, d’un mémo Notes, d’un message FB pour soi-même ou d’un Post-It) pour prendre le temps de consigner ses propres réflexions par écrit, de se relire, avant de jouer au ping-pong avec autrui (ce point figure dans mon mémoire de recherche). Dans un « Remède à la Mélancolie », Pierre Gagnaire évoque la magie de la gomme pour effacer les scories de son propre esprit quand il élabore une recette. Ca manque à l’oral et même dans un tchat internet. Souvenons-en.

La suite sur Ars Industrialis

Nouvelle charte de l’espace des contributions du « Monde »

[NDR : je reproduis à l’identique cette charte publiée le 21/05/2019 car le sujet de la « netiquette » est un des centres d’intérêts majeurs de Tendance Positive]

Continuer la lecture de « Nouvelle charte de l’espace des contributions du « Monde » »

Quand-mêmisme

(n.m.) Tendance impensée à ajouter « Quand même » à tout bout de champ, laissant supposer implicitement que tout ce qu’on réussit l’est « malgré tout » dans une époque, un contexte, une entreprise, une météo, une société… qui pourtant n’y est pas propice. C’est donc une variante de l’aujourdhuisme, dont la mise en abyme oblige à s’interroger sur le caractère réellement nouveau du quand-mêmisme. Même si une première analyse de la littérature du XIXème siècle semble indiquer une très faible occurrence de l’expression. Work in progress, donc.

Citations :
« La philosophie est donc l’amour de la vie quand même » (Clément Rosset)
« Aimer (quand même) le XXIe siècle » : titre de livre de Jean-Louis Servan-Schreiber (2012)

NB1 : le « quand-mêmisme » n’est pas concerné par l’utilisation originelle et valide de l’expression (c’est-à-dire pour exprimer une opposition sans sous-entendu implicitement pessimiste), par exemple dans « La France va mal, mais je l’aime quand même » (chanson de La Fouine).

NB2 : il existe une autre utilisation, plutôt populaire, du « quand même », dont dérive le quand-mêmisme : c’est l’expression d’un paradoxe. Par exemple dans « Il y a quand même moins d’étrangers que de racistes en France » (Coluche) ou « J’ai l’impression que les hommes politiques, c’est quand même pas des gens comme nous. » (Michel Houellebecq)

Liens vers les albums Facebook (et autres contenus)

Un réseau social ne pouvant se concevoir sans contenu éditorial, je réfléchis à différents moyens de « glaner » des contenus et de les partager de manière simple tout en dépassant le mode « flux » vers lequel Twitter ou FB ont tendance à nous orienter. Voici quelques exemples, encore à l’état de maquettes : ils ne sont pas (encore) structurés ni reliés entre eux, ou reliés aux articles du blog.

Albums Facebook en mode vignette
Albums Facebook en mode texte (+ rapide)
Vidéos DailyMotion

Publication – Mémoire de recherche « Le geste de sauvegarde des objets numériques »

Mémoire de recherche « Le geste de sauvegarde des objets numériques – L’éditorialisation de soi à l’épreuve des réseaux »

Master 2 Recherche – Celsa Sorbonne Université, sous la direction d’Etienne Candel

PDF du mémoire complet (200 pages)

PDF du mémoire sans les annexes (87 pages)

PDF des annexes (94 pages)
Résumé vidéo (playlist YouTube, 20mn, 7 parties)

Résumé

Ce mémoire interroge « le geste de sauvegarde des objets numériques » selon une problématique SIC (sciences de l’information et de la communication). La transdisciplinarité de l’approche SIC permet de confronter l’approche technique de la sauvegarde à une réflexion critique sur les discours et les objets de recherche qui y sont rattachés, dans l’espoir de contribuer à porter un regard neuf sur un sujet d’apparence triviale.

Les principales questions posées sont d’abord celle de l’éditorialisation de soi, et donc des natures de contenu à sauvegarder – au premier chef les collections – avec une confrontation de l’archive personnelle face au patrimoine collectif. Puis celle de la curation personnelle : que garder ? que jeter ? comment trier ? Et comment attribuer une valeur aux objets numériques ? Enfin la question du développement de nouveaux « arts de faire » en réseau pour partager et faire survivre les contenus. L’étude interroge le triangle formé par l’individu, ses objets (ou contenus) numériques, et l’environnement sous sa forme de réseau, et étudie leurs interactions dans le temps et l’espace à travers ce geste de sauvegarde. Elle tente d’ouvrir des pistes pour une vision élargie de la sauvegarde mais aussi pour le développement d’outils innovants en accord avec cette vision.