STRATÉGIES TRANSITIONNELLES (Laurent Jeanpierre)

Dans Mondes postcapitalistes – Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre (2026)

Pour celles et ceux qui pensent que l’histoire capitaliste ou postcapitaliste est déjà écrite plutôt qu’elle n’est à faire, le problème stratégique n’a pas de sens. Pour les autres, la question reste entière : comment parvenir à une société postcapitaliste, par quel enchaînement d’actions (et de réactions), par quelle démarche raisonnée ? Que faire ? Et surtout : comment faire ? Le problème est à la fois écrasant et classique. Il hante les milieux anticapitalistes depuis presque deux siècles. La stratégie est prise de distance avec la théorie sans pratique et la pratique sans théorie. L’attention qu’elle commande diffère par ailleurs de deux modalités d’articulation du présent et de l’avenir : l’attentisme (avec son autre face, le spontanéisme), qui tend à fétichiser la fin du conflit en négligeant les moyens à mettre en œuvre ; et le volontarisme (dont l’avant-gardisme est la pointe avancée), qui mise en toutes circonstances sur l’engagement maximal des forces en dédaignant l’état exact du champ de bataille.

Le regard stratégique vise à mieux ajuster les moyens et les fins de l’agir politique dans une conjoncture déterminée, à imaginer une succession d’actions de portée restreinte – appelons cela des tactiques – sur un théâtre général d’opérations préexistant, donné, constitué pour l’essentiel par d’autres protagonistes. La stratégie n’est ni optimiste ni pessimiste : elle est l’art d’élargir le champ des possibles désirables [1]. Dans l’art de la guerre comme dans celui de la transformation sociale (qui inclut la guerre sociale), où le terme s’est déplacé, adopter un point de vue stratégique implique d’imaginer la coordination d’une pluralité de forces dans l’espace et dans le temps. Comme le terme est d’origine militaire, il présuppose la définition d’un ou de plusieurs ennemis ainsi que la projection vers des objectifs censés définir ce que pourrait être une victoire et, derrière elle, la fin possible de l’affrontement (☞ « Conflits »).

Si le dessein de l’action stratégique consiste à faire advenir des mondes postcapitalistes suffisamment robustes et puissants pour sortir de la formation historique dans laquelle nous sommes plongés depuis plusieurs siècles, l’ennemi paraît tout désigné : c’est le capitalisme. Encore faut-il ne pas hypostasier la notion : « capitalisme » reste une catégorie abstraite mais elle ne représente pas non plus un sujet historique plein et entier, homogène, unitaire, aux contours bien déterminés. Ses forces, ce sont d’abord celles des capitalistes – au premier chef l’alliance entre les principaux détenteurs du capital et ses gestionnaires, dont les patrons – avec leurs moyens propres et nombreux, souvent cachés, de faire de la politique, directement et indirectement, au-delà des lieux de travail et des entreprises : au sein des États, à travers des pressions économiques sur les gouvernements, au moyen de groupes d’intérêt, par la cooptation durable d’autres fractions des élites, la corruption et la menace, si nécessaire, le financement des partis politiques ; ainsi que par les médias directement acquis et, plus largement, en produisant, par voie de relations publiques, de think tanks et de publicité, un point de vue hégémonique qui tend à fixer les limites du pensable et du possible lorsque ce n’est pas une destruction du sens commun par la confusion, le conspirationnisme et la perte de repères. Dans tout affrontement d’ampleur, la propagande permanente sur le terrain des perceptions et des représentations constitue une arme décisive. C’est donc un avantage considérable des capitalistes que d’avoir su mobiliser au fil des siècles une vaste constellation d’acteurs et d’affidés qui défendent publiquement et plus ou moins spontanément leurs intérêts et leur vision du monde et les soutiendront sans remords dans la confrontation.

Toute pensée stratégique nécessite donc une appréhension, la plus fine possible, de l’ennemi, de ses forces, de ses faiblesses comme de ses menées. La connaissance que nous en avons est imparfaite, plus encore lorsque le conflit s’intensifie et s’accélère, que l’incertitude règne et que tous les coups sont permis. Mais elle n’en est pas moins indispensable et forme l’une des conditions préalables de l’engagement dans une action transformatrice globale. Il n’est pas de stratégie sans une analyse rigoureuse, sans cesse réactualisée en cours d’affrontement, des circonstances présentes et du théâtre des opérations. Tout énoncé stratégique est solidaire d’une représentation plus ou moins explicitée de la situation, d’une définition du champ de bataille, du moment de l’affrontement et des rapports de forces qui les traversent. Il doit tenir compte de la dynamique historique de l’ennemi, anticiper ses futurs possibles, ce vers quoi il tend, ses contradictions et ses mouvements éventuels. De telles conjectures ne peuvent qu’être enrichies par le savoir historique : à commencer par celui des conflits anticapitalistes passés, de leur déroulement et de leurs résultats. Faire de l’histoire, pour le ou la stratège, c’est déjà se préparer à faire l’histoire.

Mais parce qu’ils menacent de faire de chaque anticapitaliste en puissance un petit général en chef, l’exigence stratégique, le mot même de « stratégie » peuvent, à juste raison, être critiqués. On peut contester la vision exclusivement martiale du changement social que le terme de « stratégie » semble véhiculer. Son évocation, dans le contexte d’une réflexion contemporaine sur le postcapitalisme, même si elle fait sans conteste référence à la guerre, recouvre en réalité un ensemble varié de pratiques dont la conflictualité directe, violente, éventuellement armée, n’est qu’une forme parmi d’autres. On peut aussi s’inquiéter du soubassement hiérarchique que la réflexion stratégique pourrait prolonger à son insu : celui d’une division du travail révolutionnaire entre les stratèges et les autres, d’un primat accordé à l’avant-garde comme forme d’organisation politique au détriment d’une prise en charge collective de la pensée des moyens et des fins. C’est toute l’épistémologie politique de l’intelligence stratégique qui doit ici être interrogée. Elle dispose à une forme de surplomb, elle se paye d’une trop grande certitude vis-à-vis des vicissitudes de l’histoire et d’une docte ignorance de ses contingences. Voilà pourquoi certains théoriciens et militants postcapitalistes d’aujourd’hui privilégient d’autres mots, celui de « scénario » par exemple, pour exprimer plus modestement la même aspiration, la même nécessité que celles que le concept de stratégie porte en lui. La stratégie dont il est ici question n’est donc pas un plan complet d’action, même s’il s’agit d’envisager les étapes et les options existantes d’une bataille déjà en cours, voire d’une victoire éventuelle. Dans un conflit aussi vaste et long que celui qui oppose les forces capitalistes et postcapitalistes, il ne saurait y avoir de chemin tracé d’emblée et une bonne fois pour toutes. Comme nous le verrons, plusieurs voies coexistent, et tout le monde avance en marchant. Chaque moment-charnière appellera une révision des schémas qui sont esquissés ici ou ailleurs. Tout énoncé stratégique est provisoire par nature et s’inscrit dans une pluralité qui doit être reconnue comme telle.

Il s’adosse aussi à une conception du changement social qu’il ferait mieux de mettre au jour plutôt que d’ignorer. Deux grandes familles d’arguments doivent être distinguées. La première, objectiviste, met au premier plan les lois ou les mécanismes de la transformation sociale, les régularités connues du conflit avec le capitalisme. La seconde, subjectiviste, pense le combat politique et la métamorphose d’ensemble comme une seule et même réalité, depuis un point de vue situé à l’intérieur d’une position sociale ou spatiale constituée. Peut-on, doit-on réconcilier théories des systèmes et de l’action, regards objectivistes et subjectivistes, pour envisager sérieusement les coordonnées d’une transformation historique ? La question restera ouverte. Elle constitue un arrière-plan théorique fondamental de toute réflexion stratégique.

La discussion est longtemps restée marquée par les idées des principaux courants de l’anticapitalisme des deux derniers siècles : social-démocraties, marxismes, anarchismes. Chacune de ces traditions est elle-même diverse mais chacune commande des manières de penser la question stratégique, une sélection de ses problèmes pertinents, des méthodes et schémas de leur résolution. Faut-il, par exemple, partir de l’État comme acteur principal de la politique anticapitaliste ? Ou bien se concentrer d’abord sur les forces contenues dans la société civile ? Doit-on concevoir les avancées du postcapitalisme à partir de critères relevant de l’économie politique ou bien considérer d’autres dimensions de la vie collective, comme le rapport au vivant, le bien-être général, la fin des dominations économiques et extra-économiques ? Convient-il de commencer par se projeter dans l’avenir, au moment d’affrontement le plus élevé possible avec les forces du capitalisme, avant de déduire, à partir de ce point, par régression logique et chronologique, ce que pourraient être une stratégie d’ensemble et son départ ? Ou bien faut-il partir des mouvements et des tendances anticapitalistes immanentes, déjà-là dans les sociétés contemporaines, afin de concevoir les conditions de leur croissance et de leur extension ?

Concentré au siècle dernier sur l’opposition entre réforme et révolution, le débat stratégique anticapitaliste s’est renouvelé et sophistiqué après la chute du bloc soviétique. Les luttes contre les dominations patriarcales, coloniales et racistes, et toutes les autres formes instituées d’oppression, ont été reconnues, quoique bien tardivement, comme partageant des valeurs et des horizons communs et participent aujourd’hui pleinement à la réflexion au sujet du postcapitalisme. Depuis la crise économique et financière des années 2007-2009 puis le cycle de luttes sociales intenses, à l’échelle mondiale, de la décennie 2010 ainsi que la pandémie mondiale de Covid 19, les propositions stratégiques en vue de dépasser le capitalisme se sont multipliées. On peut se demander si le retour et le renouvellement des projets stratégiques ne forment pas le contrepoint des défaites accumulées par le camp anticapitaliste dans les dernières décennies, une forme particulière de ce que certains ont appelé la « mélancolie de gauche ». De là, cette difficulté des théories stratégiques à échapper aux réflexes des deux derniers siècles et le fait que l’opposition, souvent inconciliable, entre les trois principaux ensembles de pensée et de pratique anticapitalistes occupe encore une place considérable dans les discours. Au risque de perdre de vue que l’enjeu premier de l’activité stratégique n’est pas d’avoir raison sur le changement social mais de le produire [2]. Quoi qu’il en soit, la crise environnementale et climatique redessine les contours des problèmes hérités ne serait-ce qu’en questionnant le rapport des socialismes historiques à la production, à la nature, au progrès et à la profondeur de l’avenir [3]. Nous savons désormais que le temps qui nous sépare de la sortie du capitalisme est borné par le temps de la dégradation des conditions d’habitabilité terrestre. La question stratégique ne saurait donc attendre, il faut s’y atteler dès à présent, le postcapitalisme doit se préparer, ou, mieux, s’effectuer à partir de maintenant par la pratique.

La majeure partie des réflexions s’accorde à reconnaître que chacun des scénarios typiques des traditions politiques issues des socialismes est empêché par les conditions historiques actuelles et qu’en vue d’une victoire postcapitaliste, aucun ne saurait par conséquent être pensé de manière exclusive. Voilà pourquoi, plutôt que de proposer un scénario de plus, ou bien une variante schématisée ou renouvelée d’un scénario existant, il semble au moins aussi utile de présenter un cadre d’analyse pour situer les options : un langage commun pour favoriser le dialogue et une meilleure articulation pratique entre elles dans l’espoir d’en renforcer les effets conjugués. Ce choix peut paraître distancié, mais il prend acte de la nécessité d’une combinaison entre des moyens appartenant à des traditions distinctes.

Après avoir présenté succinctement ce cadre d’analyse partageable, nous situerons quelques-unes des principales orientations postcapitalistes contemporaines en indiquant celles qui semblent dominer empiriquement et les raisons de cette prédominance. Deux points feront ensuite l’objet d’un examen synthétique particulier : la question des médiations politiques envisagées pour accroître les avancées anticapitalistes, autrement dit la question de leur organisation, immanente ou délibérée ; le problème des forces sociales susceptibles de soutenir les stratégies postcapitalistes et la manière dont ces forces pourraient éventuellement s’élargir au fil du temps.

Logiques de la transition postcapitaliste

On peut distinguer trois grandes « logiques de transformation » d’un système capitaliste vers des mondes postcapitalistes [4]. Les « transformations par la rupture » envisagent la transition depuis une confrontation décisive, insurrectionnelle ou électorale, avec les institutions existantes, en particulier étatiques, puis leur destruction ou leur altération massive en vue de reconstruire de nouvelles institutions gouvernementales et économiques capables de bâtir une société nouvelle. Les « transformations interstitielles » concernent des expériences qui tentent de préfigurer, au cœur même des rapports de domination présents, le monde auquel elles aspirent [5] et s’essaient à faire exister des espaces alternatifs au moins en partie libérés des logiques capitalistes et de l’influence étatique et d’en accroître l’emprise et la portée [6]. Les « transformations symbiotiques » font usage des institutions existantes, en particulier de l’État et des pouvoirs publics, pour corriger ou limiter les dommages du capitalisme ou pour en réguler les tendances, et parfois pour introduire certains éléments d’une alternative postcapitaliste. Ces trois logiques, qui abritent chacune diverses conceptions, correspondent respectivement aux trois grandes traditions politiques déjà mentionnées : le marxisme révolutionnaire, l’anarchisme et la social-démocratie (dans ses différentes formes historiques au siècle dernier, plus offensives, en Europe du moins, jusqu’aux années 1970, et considérablement affaiblies par la suite).

Pour le sociologue marxiste étatsunien Erik Olin Wright, ces trois schémas macrosociaux d’avancées vers le postcapitalisme se retrouvent sous une forme complexifiée à l’échelle des microstratégies politiques où cohabitent des actions cherchant à « écraser » des agencements capitalistes, à les « fuir », les « domestiquer », les « démanteler », ou bien encore à y « résister » [7]. Certaines stratégies visent à réduire les maux du capitalisme (résister, domestiquer), quand d’autres cherchent à en transcender les structures (fuir, démanteler, écraser). Mais chacune des logiques de transformation postcapitaliste connaît des limites et des dilemmes que les débats entre tendances de l’anticapitalisme et les épreuves historiques ont permis de préciser.

L’examen de l’histoire des socialismes passés et l’analyse des rapports de forces actuels conduisent à observer qu’aucune des stratégies anticapitalistes existantes n’a été ou n’est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme. Voilà pourquoi toute pensée stratégique postcapitaliste (ici et ensuite : en vue du postcapitalisme) conséquente doit être une pensée de la combinaison là où la discussion socialiste des deux derniers siècles a favorisé, dans des circonstances différentes, l’opposition souvent féroce, meurtrière parfois, entre partisans de chacune des logiques. Dans la réalité historique empirique, la combinaison n’est en réalité pas neuve. Aucune lutte, aucun mouvement social, aucun processus de politisation n’est le produit d’une seule des microstratégies postcapitalistes identifiées. Cas emblématique s’il en est, la rupture représentée par la révolution russe s’accompagne de l’expérience interstitielle des soviets dont la continuation provisoire après 1917 a ensuite renforcé les chances de maintien puis d’expansion [8]. Le mouvement anticapitaliste réel n’est jamais stratégiquement pur. Parce qu’elle exige une réflexion sur des configurations entre logiques d’action, la pensée stratégique est une « science » des révoltes impures. Deux questions directrices en découlent. Quelle conception spécifique de chacune des stratégies faut-il privilégier ? Quel dosage entre les différentes stratégies doit être envisagé ?

La redéfinition écologiste de l’émancipation postcapitaliste ne modifie pas en profondeur ce cadre général d’analyse. Plusieurs propositions récentes envisageant les stratégies écologistes postcapitalistes retrouvent en effet le schéma ternaire des grands canaux politico-historiques de l’anticapitalisme des deux derniers siècles : « léninisme vert », « réformisme environnemental » et luttes territoriales, ou bien prise de pouvoir populaire, « réformes non réformistes » et « nowtopias » [9]. Chacune de ces positions embrasse à son tour une diversité de sous-options stratégiques qui peuvent s’opposer entre elles et dont le jeu variable complexifie le tableau général [10]. À l’échelle locale et en règle générale, les stratégies de « résistance » voire de « démantèlement » visent à interrompre des projets capitalistes destructeurs pour la planète par des tactiques variables pouvant passer par la désobéissance civile, les affrontements violents, le sabotage ou encore l’occupation des unités de production. Lorsqu’elles opèrent à l’échelle nationale, les stratégies de « rupture » visent la prise du pouvoir d’État et la lutte contre les capitalistes par des voies insurrectionnelles ou électorales. Les stratégies « symbiotiques » socio-écologiques relèvent, quant à elles, aussi bien de l’élaboration de politiques publiques qui, par exemple, limitent les émissions de gaz à effet de serre ou la destruction de la biodiversité, que de mesures qui permettraient la conversion des grandes entreprises en coopératives. Quant aux stratégies « interstitielles », on en retrouve la marque dans des espaces comme les Zads, les quartiers libérés des métropoles, les fermes néorurales ou les écovillages, ainsi que dans les tentatives de constituer des réseaux plus ou moins denses d’alternatives autour de ces expérimentations collectives. Il s’agit alors d’augmenter le nombre, l’étendue et l’influence d’« espaces libérés [11] » des rapports sociaux capitalistes et de l’emprise des appareils étatiques : des espaces tendanciellement « démarchandisés [12] » et désétatisés.

C’est d’ailleurs dans ce dernier cadre que s’inscrit ce que certains appellent l’« hypothèse territoriale » de l’écologie politique postcapitaliste, qui recouvre une multitude de propositions différentes, comme le biorégionalisme, les villes en transition, le communalisme, le municipalisme libertaire, les tactiques dites destituantes, les mouvements de reprise de terres ou de lutte contre les grands projets inutiles et destructeurs dans les secteurs des infrastructures, de l’agriculture industrielle ou de l’extraction minière par exemple. Les stratégies « interstitielles » postcapitalistes et écologistes ne visent donc pas nécessairement à multiplier seulement des niches qui échapperaient de plus en plus aux logiques du capitalisme et au contrôle de l’État ; elles aspirent à construire un réseau dense à l’échelle d’un territoire et à rechercher l’autonomie matérielle et politique d’au moins une partie de cet espace (☞ « Commune ») [13].

Entrer (enfin) dans le XXIe siècle : nouvelles options stratégiques

Il faut toutefois s’entendre sur ce que signifie l’exigence nouvelle d’une pensée et d’une pratique à toutes les échelles de la composition entre stratégies anticapitalistes. Imaginer des combinaisons stratégiques, ce n’est pas s’ouvrir à toutes les conciliations, c’est aussi anticiper des incompatibilités. La caractérisation d’un type d’action et de pratique ne dépend pas seulement de sa visée et de ses moyens propres, mais avant tout de la configuration stratégique d’ensemble dans laquelle elle s’inscrit. Les gouvernements socio-démocrates ont généralement réprimé ou trahi des forces révolutionnaires, criminalisé ou bien coopté et affadi des offensives interstitielles. Les partis de la rupture ont fini par écraser les tendances auto-organisées qui avaient contribué à leur arrivée au pouvoir. Mais rien ne dit pour autant que les tragédies politiques internes à l’anticapitalisme du siècle dernier se rejoueront de manière identique dans des circonstances dissemblables. L’appel à la composition ou à la combinaison fonctionne donc comme une invitation à ce que chaque protagoniste critique du capitalisme pense ses propres actions dans un espace plus large que celui où il opère, en relation avec d’autres actions de nature différente (même si la convergence entre elles n’est pas immédiatement perceptible ou reconnue comme telle), qu’il ou elle se place, mentalement du moins, pratiquement au mieux, en position d’analyser le jeu d’interactions réciproques entre ces stratégies distinctes et leurs conséquences prévisibles.

Sur cette base partagée d’élaboration et de projection, quelques « configurations stratégiques » occupent la discussion actuelle. La première, qui était celle d’Erik Olin Wright – mais dans un cadre de pensée qui a pour l’essentiel laissé de côté la question environnementale –, parie avant tout sur la constitution progressive, à des échelles locales d’abord, d’un cercle vertueux de renforcements réciproques entre stratégies interstitielles et symbiotiques, entre l’esprit libertaire des révoltes et formes de vie anticapitalistes et écologiques, d’une part, et l’action réformatrice des pouvoirs publics socio-démocrates (ou écologistes), d’autre part. La rupture et le conflit direct et frontal avec les capitalistes ou l’État ne sont pas au centre d’un tel scénario stratégique, mais on peut imaginer qu’une poussée insurrectionnelle ou révolutionnaire représente le point d’aboutissement de ce processus graduel d’« érosion » du capitalisme par l’extension autorisée, voire favorisée d’espaces de vie postcapitalistes.

Une autre option, dont témoignent récemment, entre autres exemples, les soulèvements en Syrie ou au Soudan dans les années 2010, part plutôt des stratégies de rupture lorsque des processus insurrectionnels sont en mesure de faire émerger des formes d’autogouvernement local et des espaces progressivement libérés de l’emprise de la marchandise et de l’État. Le passage éventuel de ces formes d’auto-organisation à une dynamique constituante devient alors un enjeu stratégique important. Une combinaison proche, mais inversée dans son enchaînement, insiste aussi sur l’articulation primordiale, en particulier dans un contexte de crise systémique du capitalisme, entre des logiques interstitielles antagoniques et des stratégies de blocage, de rupture, d’affrontement qui ne visent pas à la prise du pouvoir d’État mais sont rendues inévitables par l’autodéfense que les actions gouvernementales répressives et violentes, publiques ou privées, obligent d’entreprendre du côté des anticapitalistes : comme dans ces mines des pays du Sud ou dans la forêt amazonienne où il n’est pas rare de voir des membres des communautés luttant pour défendre leur territoire assassinés pour que se poursuivent l’extractivisme et la déforestation engagés par des multinationales. L’État et les pouvoirs publics sont, dans ce cas de figure, au second plan, tenus à distance, sauf lorsqu’ils permettent de « stabiliser » ou de « consolider » des espaces interstitiels autonomes conquis par les luttes et sans qu’il faille pour autant négliger non plus le rôle bénéfique éventuel des investissements publics massifs en direction d’une transition énergétique, même intra-capitaliste [14].

Car il est vrai qu’une autre partie des anticapitalistes n’envisage pas la sortie du capitalisme sans un rôle essentiel et central accordé à l’État, seul acteur, selon eux, à pouvoir faire face à la fois aux défis environnementaux et aux forces capitalistes en présence [15]. La stratégie principale consiste alors à prendre son contrôle par des voies révolutionnaires ou électorales et à contraindre au plus vite les puissances capitalistes, internes et internationales. La plupart des projets actuels de planification écologique postcapitaliste, même décentralisée et démocratique, présuppose ce type de stratégie politique (☞ « Production »). Dans de telles approches, les stratégies interstitielles, le plus souvent subalternes, servent à préparer la prise de pouvoir ou à accompagner le processus de changement d’époque, notamment en palliant, sur le terrain de la vie quotidienne, les éventuelles pénuries de biens et de services que les changements brusques d’institutions et d’organisations économiques provoquent inévitablement [16]. Les partisans de la politique étatique affirment que l’appareil d’État est le seul acteur à pouvoir accélérer la transition écologique – une nécessité impérieuse alors que le temps de la fin est désormais enclenché. Sans l’État, les enjeux incontournables de régulation nationale ou supranationale, comme la baisse de la production des énergies fossiles ou le contrôle des marchés financiers, ne seraient pas imaginables.

Les sceptiques rétorquent que les pouvoirs publics sont d’ores et déjà impuissants à défaire les puissances transnationales du capital, que le multilatéralisme international est par ailleurs moribond, et enfin que les manières étatiques d’envisager la transition postcapitaliste n’ont pas rompu en profondeur avec les conceptions modernistes du « développement » qui ont toutes échoué [17]. En outre, on n’a jamais vu, après une rupture révolutionnaire accomplie, et contrairement à ce qu’espérait Marx, d’États dépérir ; ils ont au contraire plutôt augmenté leur emprise politique, souvent mortifère [18].

Quoi qu’il en soit, toutes les stratégies postcapitalistes sont, pour l’heure, condamnées à une forme d’incrémentalisme, à des petits changements plutôt qu’à un grand bond en avant – ce qui invite à rompre avec une partie de la culture révolutionnaire du siècle dernier et son culte de l’événement inaugural. Pour les uns, il faut en effet du temps pour constituer une « masse » agissante dont l’existence rendrait possible la prise de pouvoir d’État. Pour les autres, il faut que des espaces libérés s’autonomisent en nombre suffisant pour rendre envisageable et viable un basculement social relativement indépendant des appareils économiques et étatiques. Aucune hypothèse stratégique ne peut donc s’affranchir d’une réflexion sur les effets de seuil qu’elle escompte, ni sur ces phénomènes d’emballement des causes et des effets qui, à partir d’un certain stade, promettent d’entraîner par étapes la grande bifurcation antisystémique.

Et tous les scénarios évoqués ici sont aussi solidaires d’une représentation de la conjoncture du capitalisme comme « crise structurelle » (ou « systémique » ou « organique » ; voir « Introduction. (Re)penser le postcapitalisme ») qui, sans être nécessairement terminale (ni être définie de la même manière par tous les protagonistes du débat stratégique), n’en bouleverse pas moins l’ordre ordinaire de la causalité sociale et donc les prévisions sur le conflit ainsi que sur ses belligérants [19]. Dans ces situations critiques d’enchaînement accéléré des phénomènes sociaux, l’incertitude sur les conséquences de l’action est radicale et l’interprétation des événements et de leurs possibles joue un rôle stratégique considérable. Voilà d’ailleurs pourquoi la recherche sur les mondes postcapitalistes est absolument centrale, ne serait-ce que pour ne pas laisser accroire que leur possibilité n’est que pure fantaisie, que leur probabilité est nulle. « La faible probabilité d’une issue heureuse, écrivait d’ailleurs Clausewitz, est une objection déraisonnable ; car ce qui importe, à la guerre, ce n’est pas le degré absolu mais le degré relatif de probabilité, et la probabilité la plus mince est toujours plus grande que pas de probabilité du tout [20]. »

Depuis le début du XXIe siècle, les stratégies anticapitalistes et écologistes dominantes témoignent d’une humeur libertaire allant bien au-delà des microcosmes anarchistes [21]. Elles relèvent plus souvent de la résistance par les mouvements sociaux, de la fuite et de la construction d’alternatives préfiguratives. En matière environnementale, elles investissent le local, la proximité, les échelles territoriales où elles subissent un peu moins de revers qu’aux échelles nationales et internationales. On peut toujours déplorer la disparition de projets anticapitalistes de plus grande ampleur apparente et de structuration moins lâche. On peut aussi remarquer que les alternatives territoriales de l’écologie politique anticapitaliste ont, comme les États, les organisations gouvernementales et les institutions internationales, des succès limités et qu’elles restent périphériques [22]. Mais l’antériorité des engagements interstitiels au sein de la séquence historique actuelle devrait, malgré cela, conduire à penser les configurations stratégiques à partir d’elles plutôt que sans elles ou malgré elles [23].

Un point de convergence notable rassemble les quelques options résumées ici. La libération du temps en constitue une étape initiale et cruciale, et même la condition déterminante de leur viabilité durable. Pour certains, il faut, pour cela, s’appuyer sur un revenu de base inconditionnel dont le montant serait suffisamment élevé et permettrait à chacun de ne pas se soumettre au salariat [24]. Pour d’autres, sur une suppression des nombreuses tâches nuisibles ou inutiles – comme les bullshit jobs – entretenues par le capitalisme [25]. Une foule d’autres propositions existent déjà qui vont, elles aussi, dans la même direction générale : celle d’une couverture assurée et socialisée des besoins essentiels (logement, alimentation, en particulier à travers l’idée de sécurité sociale de l’alimentation, etc.) destinée à faire levier pour favoriser l’autonomie des individus vis-à-vis de la relation asymétrique qu’induit le fait d’avoir à vendre sa force de travail pour survivre. Et, dans tous les scénarios, pari est fait que de telles mesures permettraient aussi de gagner un large soutien et d’embarquer ainsi une partie de la population dans la bataille.

Reste alors à savoir quelles conditions sont à réunir pour que de telles mesures soient collectivement adoptées tant elles semblent essentielles à l’élargissement des stratégies de transition quelles qu’elles soient. Le glissement autoritaire, d’extrême-droite, qui progresse dans de nombreux pays depuis les années 2010, le recul des « démocraties libérales » rendent, au moins à l’heure actuelle, très improbable qu’à l’échelle nationale des politiques favorables à l’écologie et, a fortiori, au postcapitalisme, soient conduites par les États. Ils rendent aussi plus probables les confrontations directes avec le pouvoir et les stratégies de retrait et de formation d’espaces de résistance et de survie.

Qui fait quoi ?

Une certitude demeure : le XXIe siècle cherche à penser les moyens politiques et de transformation systémique sous de nouvelles coordonnées. Centrale dans les débats révolutionnaires du siècle passé, la « question de l’organisation » est réinvestie sur des bases différentes. L’impératif de composition stratégique oblige à penser la politisation postcapitaliste dans un espace plus large que celui qui a été fixé, à partir de la fin du XIXe siècle, par la politique professionnalisée des champs politiques institués. Chacun sait déjà que la question écologique ne peut pas et ne pourra pas se résoudre dans ces cadres, ceux de la politique « classique », où elle peine à avancer, lorsqu’elle ne recule pas. Nul n’ignore non plus que les organisations politiques de masse sont en déclin depuis le siècle dernier et l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Depuis deux décennies, les mouvements sociaux horizontalistes hostiles à la délégation et la représentation politique ont par ailleurs échoué à transformer rapidement et en profondeur leur société. La politique « verticaliste » des avant-gardes ou des leaders charismatiques entre, quant à elle, en conflit avec les aspirations démocratiques croissantes des contemporains. L’idée éculée de mieux articuler partis politiques et mouvements sociaux ne fait, de son côté, que reconduire le primat de l’élection et de l’État dans l’agir politique sans véritablement penser la combinaison des stratégies de dépassement du capitalisme. Alors, une fois de plus : comment faire ?

Commençons par reconnaître que l’organisation de la politique postcapitaliste ressemble désormais à un large écosystème de collectifs de nature et d’échelle variées, implantés dans des secteurs sociaux différenciés et dans des pays différents [26]. Cartographier cette constellation d’ensemble, à toutes les échelles, avec les logiques d’action de ses éléments constituants, fait partie de la stratégie générale de combinaison des logiques stratégiques « primitives » de l’anticapitalisme. Plutôt que d’opposer l’horizontalité des mouvements à la verticalité des partis, le philosophe brésilien Rodrigo Nunes suggère de penser ces deux formes comme des « réseaux » ayant chacun des traits différents [27]. Il aborde l’espace anticapitaliste contemporain comme une « écologie » sociale et polycentrique de relations où s’opère une « différenciation fonctionnelle » entre des collectifs variés. Où aucun collectif ne peut prétendre contrôler les actions de l’ensemble du réseau des personnes mobilisées. Mais où des « leaders provisoires » et des « noyaux organisationnels » peuvent émerger, qui concentrent et orientent les capacités collectives pendant une période donnée. Dans leur fonctionnement schématique, ces « noyaux » ressemblent aux « plateformes » du capitalisme de services (ou de ce que certains sociologues appellent les « organisations par projets ») qui facilitent la coordination entre des individus plus ou moins éloignés autour de tâches communes. Dès lors qu’ils sont ouverts, des espaces libérés et des territoires en quête d’autonomie peuvent en faire partie au même titre que d’autres formes plus traditionnelles, comme les syndicats, les ONG, les collectifs militants ou les associations.

Comment cette structure d’initiatives peut-elle accroître sa puissance et son étendue ? Inutile, ici, de miser d’abord sur des opérations discursives capables de produire des identités collectives stables (comme celle de « peuple »), et encore moins de fantasmer à nouveau une unification partisane ou avant-gardiste. Lorsqu’il n’est pas devenu un organe avant tout numérique, le parti politique des démocraties contemporaines peut, au mieux, selon Nunes, connecter des noyaux organisationnels entre eux. En réalité, les initiatives anticapitalistes les plus suivies des quinze dernières années – au Brésil en 2013, aux États-Unis en 2019, en Italie pendant le Covid 19, parmi d’autres cas nombreux – sont parties des difficultés les plus concrètes rencontrées par les fractions les plus fragiles de la population en matière de subsistance (☞ « Entre-subsistance »), de reproduction sociale (dette, logement, eau, énergie, alimentation, soin, éducation, transports) et d’habitabilité (environnement détruit par des catastrophes naturelles, pandémie) (☞ « Alimentation », « Santé »). Elles ont cherché à y apporter des réponses immédiates tout en les politisant. Comme l’ont fait en leur temps plusieurs mouvements anticapitalistes (certaines municipalités communistes ou le Black Panther Party), elles ont construit collectivement, avec les premières concernées, les bases matérielles d’une reproduction de plus en plus démarchandisée : brigades de solidarité alimentaire, crèches et dispensaires autogérés, cantines populaires, banques de temps, coopératives d’achats, occupations d’espaces, reprises de terres, partage de savoir-faire, etc.

Dans des sociétés néolibérales où les collectifs de travail sont devenus de plus en plus difficiles à politiser et où les services publics, ou bien n’ont jamais pu être développés de manière suffisante, ou bien sont démantelés à grande échelle de façon régulière, la sphère de la reproduction sociale, de la vie quotidienne, est devenue le site principal où s’éprouve concrètement, directement, sans filtre idéologique, la crise systémique du capitalisme. À défaut de revenu de base inconditionnel ou de salaire à vie, qui ne pourraient être obtenus que par des voies électorales ou insurrectionnelles, les besoins élémentaires des populations vulnérables et victimes du capitalisme représentent par conséquent la ligne de front la plus intense, un ensemble de lieux où les forces anticapitalistes et capitalistes s’affrontent déjà avec la plus grande vigueur. En témoignent les privatisations et les profits très élevés dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’immobilier, des transports, de l’extraction. L’organisation démocratique de la reproduction suivant les principes du commun à des échelles d’abord localisées, puis à plus grande échelle ensuite, pourrait constituer l’une des premières étapes pour enclencher dès aujourd’hui la dynamique postcapitaliste.

Comment être certain pour autant que les luttes et les constructions élaborées par les forces anticapitalistes n’auront pas, en dernière instance, pour fonction de suppléer l’État dans l’offre de services collectifs, la gestion des ressources et de ne viser, en définitive, qu’à la « domestication » du capitalisme ? Et qu’elles ne seront pas cooptées par les États pour cette raison précise ? Dans le combat contre les forces capitalistes et les forces étatiques qui les soutiennent, tout est impur : aucune garantie n’existera jamais. Et les stratégies de construction d’alternatives, comme les autres stratégies, ne peuvent se suffire à elles-mêmes, elles doivent s’allier à des stratégies de rupture ou de réforme, en fonction des circonstances.

Appelons donc « forces de la reproduction » l’ensemble des individus stigmatisés et dépossédés, plus souvent des femmes, des racisées, des pauvres, mais aussi des vivants non humains ou plus qu’humains, qui reproduisent l’humanité et les autres vivants en prenant soin des milieux et des pratiques et rendent envisageables une vie vivable, une vie plus digne [28]. Outre les plus vulnérables, ces forces comprennent une partie des paysannes, des soignantes, des enseignantes, des ouvriers et ouvrières du bâtiment et des transports ainsi que des communautés indigènes, etc. En fonction des territoires, des communautés de vie – de leurs propriétés environnementales, socio-économiques, politiques –, plusieurs personnes déclassées de toutes les races, les classes, de tous les genres, et qui voient se dégrader au-delà d’un certain seuil leurs conditions matérielles de vie ou bien celles de leurs enfants ou de leurs parents, pourraient trouver un intérêt à rejoindre les « forces de la reproduction » et la lutte postcapitaliste. Mais comme les intérêts « objectifs » n’expliquent pas tout, qu’ils sont souvent contradictoires, qu’ils sont aussi construits par l’action politique plus qu’ils ne lui préexistent, nul ne contestera qu’il faille aussi à celle-ci des affects, des mots d’ordre, des symboles, des identités collectives, des valeurs partagées, des imaginaires désirables, comme ceux, par exemple, qui se déploient dans cet ouvrage. Et aussi des expériences irréversibles qui font que, pour celles et ceux qui les ont traversées, « il n’y aura plus de retour à la normale ». Et puis encore des expériences marquantes qui laissent apercevoir qu’un autre chemin de vie paraît possible.

Tous les grands stratèges militaires l’ont écrit : le nombre n’est qu’un des paramètres de la guerre et rarement le plus important. Inutile pour autant de revenir à l’action d’une avant-garde de virtuoses ou d’une conspiration d’élus pour mener les combats. Dans l’art de la guerre classique, la question du moral des troupes est le facteur le plus décisif. Comment entretenir ce moral dans la durée, sur plusieurs générations, et ce malgré l’épuisement militant, les inévitables batailles perdues, les phases de découragement qui s’ensuivent, les pertes dans les rangs de l’anticapitalisme ? Il n’y a pas de réponse toute prête à cette question, pas plus que pour aucune des autres énigmes abordées ici. On sait seulement que sa résolution sera capitale pour la possibilité postcapitaliste. Car sans troupes enthousiastes, il n’y a plus de bataille du tout, le combat est terminé. Et l’ennemi sort victorieux.

*

Plutôt que de se focaliser seulement sur l’histoire des luttes de travailleurs, des combats environnementaux et des révolutions, l’analyse stratégique, lorsqu’elle ne l’a pas déjà fait, doit s’inspirer de l’histoire des autres luttes. Ce qu’on appelle la « révolution » féministe offre une illustration exemplaire, celle d’une spirale historique émancipatrice procédant d’une dynamique de renforcements mutuels entre des luttes de rupture contre les pratiques patriarcales et des logiques stratégiques interstitielles et symbiotiques, entre des mobilisations et des marches, des expériences d’autonomie et des mesures législatives. Rien n’a jamais été linéaire ni inaugural dans cette progression faite d’avancées et de reculs, de coups et de contrecoups. Bien sûr, la rupture « finale » anti- ou postpatriarcale n’a pas encore eu lieu. Bien entendu, le processus historique de montée du féminisme, bien qu’il demeure inachevé, a déjà pris au moins deux siècles. On peut toujours regretter que ce soit trop peu ou trop lent. Il n’empêche : sans prise du pouvoir d’État, le patriarcat s’est affaibli. Un incontestable motif d’espoir, une précieuse archive pour toute réflexion stratégique ressortent de ce parcours historique.

Que restera-t-il du capitalisme lorsque les mondes postcapitalistes auront vaincu ? La fin d’une guerre ne passe pas nécessairement par l’anéantissement de l’ennemi. Il peut se convertir aux valeurs des vainqueurs comme l’ont fait, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les anciens pays de l’Axe. Il peut aussi se survivre à lui-même en étant moins menaçant. On peut imaginer que le capitalisme, à l’instar du patriarcat, ne s’éteigne qu’à feux (très) lents. Qu’il ne domine plus la scène de l’histoire mais maintienne une existence réduite, locale, périphérique, dans l’univers nouveau des mondes postcapitalistes. Telle serait, en tout cas, une résultante possible, presque logique, d’un processus d’érosion quels qu’aient été son rythme et ses soubresauts. Quelque chose du capitalisme restera donc sans doute dans le postcapitalisme. L’importance et la nature exactes de cet héritage font l’objet de controverses. Pour certains, ce sont les évolutions déjà là des institutions et des technologies capitalistes qui rendent aujourd’hui possible son dépassement. Pour d’autres, il faudrait au contraire ne rien concéder à l’ancienne société. En réalité, aucune stratégie transitionnelle n’y échappera : pour le dépasser, il faudra prendre appui sur certains éléments produits au sein du système-monde capitaliste (☞ « Démanteler »). Et, une fois la victoire accomplie, certains d’entre eux resteront nécessaires à la vie commune. D’où ce pressentiment encore obscur : dans la guerre qui ne fait que commencer, ou recommencer, anticiper ce qui sera conservé et réorienté de l’ancienne époque historique représentera sans doute l’une des clés de la victoire.

BIBLIOGRAPHIE
1. Voir Haud GUÉGUEN, Laurent JEANPIERRE, La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver et ce que nous pouvons faire, La Découverte, 2022, p. 306-307.

2. Rodrigo NUNES, Neither Vertical nor Horizontal. A Theory of Political Organization, Verso, 2021, p. 290.

3. Jérôme BASCHET, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, 2018.

4. On reprend ici, avec de légères modifications, Erik Olin WRIGHT, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010]. Une tripartition analogue est proposée par Étienne BALIBAR, Histoire interminable. D’un siècle l’autre, La Découverte, 2020, « Régulations, insurrections, utopies. Pour un “socialisme” du XXIe siècle », p. 264-298.

5. Une expression emblématique dans Martin BUBER, Utopie et socialisme, L’Échappée, 2013 [1950].

6. J. K. GIBSON-GRAHAM, The End of Capitalism (As we Knew It). A Feminist Critique of Political Economy, University of Minnesota Press, 1996 ; id., A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006.

7. Erik Olin WRIGHT, Stratégies anticapitalistes pour le XXIe siècle, La Découverte, 2020.

8. Marc FERRO, Des soviets au communisme bureaucratique, Gallimard, 2017 [1980].

9. Matthias SCHMELZER, Andrea VETTER, Aaaron VANSINTJAN, The Future of Degrowth. A Guide to a World beyond Capitalism, Verso, 2022, p. 255-284 ; Philippe DESCOLA, Alessandro PIGNOCCHI, Ethnographie des mondes à venir, Le Seuil, 2022 ; LES SOULÈVEMENTS DE LA TERRE, Premières secousses, La Fabrique, 2024 ; Alessandro PIGNOCCHI, Perspectives terrestres. Scénario pour une émancipation écologiste, Le Seuil, 2025.

10. Ekaterina Chertovskaya a proposé une actualisation du schème analytique de Wright en l’adaptant au mouvement anticapitaliste décroissant. Voir Ekaterina CHERTOVSKAYA, « A strategic canvas for degrowth. In dialogue with Erik Olin Wright », in Nathan BARLOW et al. (dir.), Degrowth and Strategy. How to bring about social-ecological transformation, Mayfly Books, 2022, p. 56-71. Voir aussi Anne-Louis NÈGRE, Philippe VION-DURY, « Carte des stratégies de l’écologie », Fracas, septembre 2025.

11. Jérôme BASCHET, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, La Découverte, 2014.

12. Michael BURAWOY, « Marxism after Polanyi », in Michelle WILLIAMS, Vishwas SATGAR (dir.), Approaches to Marxism in the Twenty-First Century, Wits University Press, 2013, p. 34-52.

13. Kristin ROSS, La Forme-Commune. La lutte comme manière d’habiter, La Fabrique, 2023.

14. Jérôme BASCHET, « Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme ? À propos d’Utopies réelles d’Erik Olin Wright », Eco’Rev, no 46, 2018, p. 87-102 ; id., Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, La Découverte, 2021, chapitre 5, notamment p. 211-212.

15. Frédéric LORDON, Figures du communisme, La Fabrique, 2021.

16. Adam PRZEWORSKI a problématisé ce qu’il appelle la « vallée de la transition » dans Capitalism and Social Democracy, Cambridge University Press, 1986. Voir une reprise de cette réflexion dans Erik Olin WRIGHT, Utopies réelles, op. cit., p. 492-510.

17. Arturo ESCOBAR, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; Jérôme BASCHET, Basculements, op. cit., p. 182-192.

18. Je me permets de renvoyer à Laurent JEANPIERRE, « Étatisations. Effets d’États et révolutions », in Ludivine BANTIGNY, Quentin DELUERMOZ, Boris GOBILLE, Laurent JEANPIERRE, Eugénia PALIERAKI (dir.), Une histoire globale des révolutions, La Découverte, 2023, p. 995-1018.

19.  « La lutte pour déterminer le système qui succédera au nôtre s’annonce acharnée, et elle durera entre vingt à quarante ans. C’est une lutte dont l’issue est fondamentalement incertaine. L’Histoire ne prend pas parti, elle est tributaire de nos actions à tous. Cependant, cette incertitude fondamentale est un formidable moyen d’innovation. Au cours de la vie normale d’un système historique, même les plus importantes tentatives de transformation […] ont un impact limité, parce que le système fait tout pour retrouver son équilibre. Mais, dans le contexte chaotique d’une transition structurelle, les fluctuations prennent des proportions énormes, et les plus petites actions peuvent contribuer à orienter la trajectoire d’un côté ou de l’autre de la bifurcation. S’il y a un bien un moment où le pouvoir d’agir peut s’exercer, c’est pendant la crise structurelle d’un système. » Voir Immanuel WALLERSTEIN, La Gauche globale. Hier, aujourd’hui, demain, Éditions de la MSH, 2017, p. 69-70.

20. Carl VON CLAUSEWITZ, De la Révolution à la Restauration. Écrits et lettres, Gallimard, 1976, p. 176.

21. David GRAEBER, « The new anarchists », New Left Review, no 13, 2002, p. 61-73.

22. Comme le notent par exemple, en France, Les Soulèvements de la terre (dans Premières secousses, La Fabrique, 2024, p. 218), qui en déduisent la nécessité de combiner les stratégies et d’articuler luttes territoriales et combats de plus grande échelle.

23. Alessandro PIGNOCCHI, Perspectives terrestres, op. cit.

24. Pour un bilan historique de cette proposition voir Philippe VAN PARIJS, Yannick VANDERBORGHT, Le Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale, La Découverte, 2019 [2017]. Pour d’autres, il faut, en vue de libérer du temps, commencer par réclamer un « salaire à vie » ou une « garantie économique générale ». Voir Bernard FRIOT, L’Enjeu du salaire, La Dispute, 2013 ; Bernard FRIOT, Frédéric LORDON, En travail. Conversation sur les communismes. Entretiens avec Amélie Jammet, La Dispute, 2021.

25. Jérôme BASCHET, Adieux au capitalisme, op. cit. ; David GRAEBER, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2019 [2018].

26. Pour une mise en perspective stratégique de cette dimension transnationale, voir LES PEUPLES VEULENT, Révolutions de notre temps. Manifeste internationaliste, La Découverte, 2025. Plusieurs autres initiatives d’articulation de luttes et de collectifs localisés se sont développées depuis 2015, après une phase des révoltes anticapitalistes où la multiplication des espaces « libérés » avait pu apparaître comme une dynamique suffisante.

27. Rodrigo NUNES, Neither Vertical nor Horizontal, op. cit., p. 160-239.

28. Nous proposons ici d’étendre au-delà des questions environnementales la définition proposée par Stefania BARCA dans Forces of Reproduction. Notes for a Counter-Hegemonic Anthropocene, Cambridge University Press, 2020.


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